Saint-Valentin, sans emballage
Clara avait toujours trouvé obscène cette journée dédiée à l’amour obligatoire. Une date encerclée en rouge sur les calendriers, comme une sommation. Les vitrines dégoulinaient de bons sentiments manufacturés, de promesses prémâchées, de cœurs en plastique. Les couples se forçaient à paraître heureux, à afficher une unité parfois fragile, pendant que les autres étaient invités à raser les murs ou à se taire. Elle observait cela avec une lucidité un peu sèche, presque clinique. Ce soir-là, elle n’avait rien prévu de tendre. Aucun geste symbolique. Aucune attente douce. C’était précisément pour cette raison qu’elle avait répondu oui.
Marc n’avait rien organisé non plus. Pas de table dressée, pas de fleurs jetées à la hâte pour sauver les apparences, pas de musique destinée à meubler les silences. L’appartement sentait l’alcool sec et le tabac froid. Une odeur qui ne cherchait pas à séduire, mais à dire la vérité. Il lui avait ouvert sans sourire, l’avait laissée entrer sans commentaire, comme on laisse passer quelqu’un qui sait exactement pourquoi il est là.
Ils n’ont pas parlé d’amour. Ils ont parlé de fatigue, de lassitude diffuse, de corps qui s’ennuient dans des vies trop bien rangées. Des existences fonctionnelles, mais peu habitées. Clara n’était pas venue pour être comprise, encore moins consolée. Elle ne cherchait pas un miroir bienveillant. Elle voulait qu’on la regarde sans filtre, sans précaution, sans tentative de réparation.
Marc l’a fait.
Son regard était appuyé, presque impoli. Il ne cherchait ni à flatter ni à rassurer. Il jaugeait. Comme on évalue une situation avant de décider si elle mérite qu’on s’y engage. Clara a senti cette tension familière, celle qui ne promet rien de doux ni de durable. Une tension sans romantisme, sans promesse. Elle a aimé cela immédiatement.
Quand il s’est rapproché, ce n’était pas pour l’embrasser. Il a envahi son espace, volontairement, sans gestes inutiles. Une manière claire de poser un cadre : si tu restes, c’est ton choix. Elle n’a pas bougé. Elle n’était pas venue pour reculer ni pour être ménagée.
Le premier contact n’avait rien de délicat. Une main ferme, posée sans demander, sans mise en scène. Clara n’a pas protesté. Elle a répondu par un geste tout aussi explicite. Il n’y avait pas de jeu de séduction, pas de stratégie. Seulement une reconnaissance mutuelle, presque brutale : ils voulaient la même chose, et ce n’était ni joli ni présentable.
Les gestes se sont enchaînés sans chorégraphie. Par moments brusques, par moments lents, mais toujours francs. Aucun mot tendre. Quelques phrases crues, jetées comme des ordres ou des constats, sans habillage. Le désir n’était pas maquillé, il était assumé, parfois abrupt, presque agressif. Il ne cherchait pas à plaire, seulement à s’imposer.
Clara sentait son corps réagir avant sa tête. Elle connaissait bien cette sensation : cette perte de contrôle partielle, ce moment précis où l’on cesse de réfléchir à ce que l’on renvoie, à l’image que l’on donne. Marc ne la ménageait pas, mais il ne la malmenait pas non plus. Il testait ses limites avec attention, observant ses réactions, ses silences, ses réponses. Il ne s’intéressait pas à son confort, mais à sa vérité.
Il y avait de la sueur, des respirations trop rapides, des silences lourds qui disaient plus que n’importe quelle déclaration. Des pauses brèves, nécessaires, puis une reprise plus intense, plus concentrée. Rien de romantique. Rien de symbolique. Juste deux adultes qui utilisaient ce soir imposé pour faire exactement l’inverse de ce qu’on attendait d’eux.
À un moment, Clara a senti monter ce rire nerveux, incontrôlable, celui qui surgit quand le plaisir et l’absurde se rencontrent. Quand on réalise à quel point la situation est à la fois triviale et essentielle. Marc a souri brièvement. Pas par tendresse. Par compréhension. Il savait exactement ce que ce rire signifiait.
Ils ne se sont pas promis de se rappeler ce moment comme quelque chose de précieux. Il n’y aurait pas de nostalgie soigneusement entretenue. Ils savaient tous les deux que ce n’était pas une parenthèse enchantée, mais une parenthèse utile. Une décharge. Une façon brutale, mais honnête, de rappeler à leurs corps qu’ils existaient encore en dehors des conventions, des rôles assignés et des agendas partagés.
Quand tout s’est apaisé, il n’y a pas eu d’étreinte finale. Pas de tentative de réconfort tardif. Clara s’est levée, nue un instant, sans chercher à cacher quoi que ce soit. Cette nudité-là n’était pas offerte. Elle était factuelle. Marc l’a regardée sans la dévorer des yeux. Il respectait cette exposition parce qu’elle ne demandait rien en retour.
— Tu regrettes ? a-t-il demandé, sans insistance.
— Non.
— Moi non plus.
Elle s’est rhabillée calmement. Aucun malaise. Aucun faux-semblant. Juste une forme de neutralité satisfaite, presque professionnelle. Avant de partir, elle a jeté un regard à la rue illuminée, aux couples qui se tenaient la main comme s’ils suivaient un mode d’emploi appris par cœur.
Elle a pensé que le désir n’avait jamais obéi à un calendrier.
Et que cette Saint-Valentin-là, au moins, n’avait pas menti.
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